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Ils ont fini par me retrouver, et j’ai fini par rapailler tous leurs récits, ceux de la Communauté et ceux du territoire, ceux des armes et de la violence et de leurs amours improbables, ceux du feu aussi et de leur vie de misère, les récits de leurs morts, et des miens, ceux de nos fantômes qui courent maintenant entre les trognons d’épinettes brûlées et les restes immobiles de leur camp. Ils ont fini par me retrouver, c’était inévitable. Et j’ai fini par tout écrire. C’est tout ce qui reste d’eux maintenant. Ce livre que vous tenez entre vos mains, et moi enfin sorti du bois, les yeux rivés sur le fleuve, à rêver d’immensité en flattant la peau de mon chien.

Entre investigation, nature writing et récit de soi, La peau de mon chien raconte l’enquête que mène un ancien journaliste, maintenant professeur d’université aux États-Unis, sur une communauté vivant isolée dans la forêt québécoise. En retraçant l’histoire de ce groupe de marginaux, alors que sa vie est appelée à subir de grands changements, il s’enfonce dans une quête de sens et de liberté, là où la frontière entre le vrai et le faux tend à s’estomper. La peau de mon chien propose surtout une plongée littéraire hypnotique au sein du territoire nord-américain.

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Extrait

Bien sûr, la mort de Mike Lallemant aura été l’élément déclencheur de l’écriture de tout ça. Elle m’aura ramené au début de ma carrière quand, jeune et politique, baveux à souhait, je regardais de haut s’animer le monde avec une grille idéologique stricte. Elle m’aura ramené à ce que j’étais, à ce que j’étais prêt à faire aussi, avant, et à dire. Sa mort aurait pu passer inaperçue, bien que tôt ou tard, probablement, je l’aurais apprise. Quelqu’un, quelque part, m’aurait envoyé un lien par courriel pour me l’apprendre ou, à l’ancienne, m’aurait lâché un coup de fil durant lequel, à l’improviste, presque sournoisement, l’annonce de la mort du vieux Mike se serait frayé un chemin jusqu’à moi. Même à la retraite, et j’ai eu plus d’une fois la chance de le vérifier, le flot d’informations qui s’acheminent ainsi jusqu’à moi n’a jamais vraiment faibli. En fait, je n’ai jamais vraiment compris si c’étaient les gens qui parlaient davantage aux journalistes, ou les journalistes qui écoutaient différemment, qui attiraient à eux les parleurs et les étranges, mais le résultat dans mon cas a toujours été le même. La rumeur est une chose imprévisible, torve même, mais j’ai appris comme les autres à la fréquenter d’instinct. C’est une ouverture, une invitation, en tout cas c’est ce que j’ai toujours répété aux cohortes d’étudiants qui se sont relayées devant moi durant les dernières années. C’est devenu une conviction sincère.

Mais entre l’auditorium où j’ai enseigné l’écriture journalistique à Burlington pendant près de vingt ans et le fond délabré d’une roulotte de la Communauté, quelque part entre La Tuque et Wemotaci, entre le silence des milliers de kilomètres carrés de forêts environnants et le grognement des habitants qui gravitent dans les villes, les banlieues et les hameaux de cet immense espace, la mort de Mike Lallemant aurait aussi très bien pu passer sous mes radars. J’aurais très bien pu l’apprendre plusieurs années plus tard, ou ne pas me laisser envahir par cette nouvelle. Les fils du vieux Mike en ont décidé autrement, ce qui est paradoxal pour quelqu’un qui, toute sa vie, a cherché à disparaître, à fuir le monde et sa frénésie, à s’enterrer vivant dans l’arrière-cour francophone des Amériques. À ce titre, même le nom de Mike Lallemant n’aurait peut-être jamais dû quitter la Communauté. Ni articles, ni livres, ni quoi que ce soit. Mais le repli dans l’ignorance, le déni ou l’oubli n’ont jamais fait de bon livre, et encore moins de bon journaliste. Du coup, après mon passage à Montréal en 2012, j’ai voulu savoir, et j’ai recommencé à poser des questions. Et les doutes sont revenus. L’écriture, elle, a jailli.

La mort de Mike Lallemant, la vraie, celle de 2011, m’aura forcé à mesurer s’il était vraiment décédé, s’il avait bel et bien existé, au-delà de l’image construite, au-delà de ce que nous avons tous pu en dire, à un moment ou à un autre. Dans cette image de Chad débouchant tout écouetté sur la route menant à Wemotaci comme un fantôme devant les ambulanciers, j’ai parfois l’impression que c’est toute la vie et la mort de Mike Lallemant, ce roi boiteux, qui se retrouve là au grand complet, prisonnier de cette image, et que c’est le fantôme de Mike Lallemant lui-même qui me fait maintenant de grands signes des bras pour que je revienne ici, déterrer tout ce qu’il y a à déterrer, fouiller et retourner tout ce qui doit l’être.

Et c’est ce que j’ai entrepris de faire, lentement, patiemment : rapailler tous les morceaux de vérités et de mensonges que l’histoire a laissé tomber derrière elle, et apprendre à suivre toutes les pistes. Et, exactement comme un horloger le ferait du ressort d’une vieille montre mécanique, c’est toute la vie de Mike Lallemant que je remonte, et qui s’anime ici. 

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