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Le risque est grand, quand on se met à tirer sur un fil qui dépasse.
La vérité pourrait bien finir nue.

Francis m’embrasse. Ça goûte l’azote, ça goûte le soufre, ça goûte les étoiles, ça goûte l’univers. Aucun baiser n’est anodin avec lui.

Aux dires de Francis, si on se fie aux lois élémentaires qui régissent le monde, il n’y a aucune différence entre le passé et le futur, les causes et les effets, la mémoire et l’espoir. Ça explique peut-être pourquoi il m’arrive si souvent d’avoir la sensation que mes intuitions par rapport à l’avenir sont en fait des souvenirs de ce qui est sur le point d’arriver.

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Extrait

Je raconte à maman que le soir, couchée dans mon lit, je m’amuse à tout faire disparaître. En partant du petit pour aller vers le plus grand, je m’imagine que s’efface chaque élément du réel. J’éradique la vie un lieu à la fois. Je commence par mon lit, qui, par le simple effort de ma pensée, cesse d’exister. Idem pour ma chambre, puis le sous-sol dans lequel elle se trouve. Par après, la maison, tous ses murs et ses plafonds y passent. Celles des voisins ne tardent pas à sombrer dans le néant à leur tour. Bien vite, la rue entière est engloutie dans ce trou noir imaginé par mon cerveau beaucoup trop allumé pour mon âge et pour le moment de la journée – je devrais dormir depuis longtemps. Une fois la rue enfouie, je m’attaque au reste du quartier. La ville subit le même sort quelques secondes plus tard.

D’abord, j’élimine des endroits dont j’ai une conception concrète, auxquels je suis capable de rattacher des souvenirs, des images vues, de mes yeux vues, des gens, des situations. Après la ville, tout se brouille, les lieux deviennent moins familiers, plus flous. À sept ans, la vie est contenue dans un périmètre somme toute réduit. Qu’à cela ne tienne, je poursuis mon entreprise de destruction massive et m’imagine que même les espaces que je n’ai jamais fréquentés implosent. Ainsi se désagrègent tous les villages de la région, jusqu’à cette métropole où je suis née, mais dont je ne sais plus que le nom. Le Québec est emporté par la vague d’anéantissement que je fais déferler sur le monde – juste pour voir ce que ça ferait si, soudainement, il n’y avait plus rien. Le Canada, l’Amérique du Nord, le continent dans son intégralité, sans oublier Hawaï et ses volcans qui flottent loin des côtes, la planète, le système solaire, la Voie lactée, l’univers : je remonte jusqu’aux ensembles les plus vastes, les regarde s’écrouler un à un. Rien ne doit survivre. L’annihilation est totale. Lorsque je me concentre suffisamment, que je parviens à vraiment ressentir la fin de toute chose, je finis par éprouver un immense vertige. La sensation est physique, réelle, comme si la terre, véritablement, se dérobait sous mes pieds. Comme si j’avais effectivement le pouvoir de tout annihiler.

Maman me jette un regard à la fois admiratif et désemparé.

– Tu penses souvent à des affaires dans ce genre-là, Mélisa?

En vidéo

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