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La chute est là, partout. C’est la mort qui est au rendez-vous; c’est l’amour qui agonise; c’est le revolver qui tue; c’est un départ; c’est une chute brutale. Presque toujours, c’est un moment crucial où tout se joue, la vie, la mort alors qu’on sait, même si on veut se le cacher, que les dés sont jetés et qu’il n’y a plus rien à faire. On ferme les yeux, on ne veut plus les ouvrir car, si on le fait, c’est la vérité qui nous atteindra en plein visage.

Chutes libres, ce sont des nouvelles qui racontent des moments de rupture. L’action se déroule ici, mais aussi en Amérique du Sud (que Daniel Pigeon a toujours affectionné), tout autant qu’en Europe. En fait, on voyage beaucoup dans ce recueil. On y hume des parfums enivrants, on y admire des paysages saisissants, mais ce qui nous captive avant tout, c’est la qualité formelle qui atteint souvent un degré de perfection qui nous remplit d’aise.

Daniel Pigeon, qui n’en est pas à ses débuts, démontre une maîtrise de son art inégalé jusqu’ici. Souvent les textes débutent comme un état de grâce et alors on se surprend à souhaiter une finale, une chute, qui soit tout aussi ravissante. L’immense bonheur de constater que notre désir a été exaucé. Chutes libres, la preuve éclatante que Daniel Pigeon est devenu un maître de la nouvelle.

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Extrait

À peine eus-je le temps de m’ouvrir, que cet étranger me pénétra sans préambule, sourd aux désirs des autres enfiévrées qui attendaient leur tour, jouant les coquettes, exhalant à qui mieux mieux leurs odeurs délicates. Frémissante, je m’offris à lui, le laissant parcourir mon immensité personnelle, mon intimité parfumée, alors que lui promenait la tête sur mes parties les plus secrètes, m’éperonnant sans merci, feignant d’ignorer mon plaisir, mais sans cesse redoublant d’ardeur. Il était si profond en moi, enfoui à l’intérieur de mon calice que je ne vis pas d’emblée qu’il se délectait de mon essence, de mon suc et qu’il en avait la tête et le thorax recouverts. C’est au moment où il se retira pour aller sans remords en butiner une autre que je vis son vrai visage.

On en parle

Les nouvelles adoptent fréquemment l'effet du témoignage et c'est dans cette tonalité que Pigeon brille.
– Michel Nareau, Nuit blanche, Octobre/Novembre/Décembre 2010